J'ai rencontré Lionel quand je bossais à Carhartt il y'a trois ans et lui pour Bleu de Paname. Je ne me rappelle pas vraiment comment je me suis retrouvé sur le site Jolie Foulée n'ayant aucune idée qu'il était l'un des principales fondateurs néanmoins,  je savais qu'il pratiquait régulièrement la course. J'ai tout simplement pris le temps de discuter avec lui, curieux d'en savoir en peu plus sur ses motivations, son parcours et son envie de partager sa passion pour l'athlétisme en créant une communauté dynamique se retrouvant autour d'un même leitmotiv. J'ai donc passé une matinée avec Lionel,  Alassan & Nicolas, suivant un de leur entrainement non loin de chez moi...

à Paris : une discussion avec Lionel, Jolie Foulée.

Interview & Photography Farade Nicolas

 


English version

Une petite introduction?
23 ans, je suis née à Paris. Mes parents sont d’origine Tunisienne. J’ai très tôt développé une sensibilité pour les Arts visuels. Je voulais dès le collège poursuivre des études qui s’orientaient vers les Arts Appliqués car j’adorais dessiner et cela depuis la maternelle. Néanmoins à cette période ça relève de l’inconscient, tu ne te rends pas vraiment compte de ce que tu fais. Je pense que cette liberté d’expression m’a permis de m’affirmer. J’ai postulé pour intégrer l’école du Louvre pour approfondir les connaissances que j’avais acquise en Histoire de l’Art, malheureusement je n’ai pas été retenue pour le concours alors, j’ai pris le temps pour réfléchir à ce que je voulais faire. Entre temps je suis allée à la Faculté mais ce n’était pas vraiment fait pour moi. 

Qu’est-ce qui ne t’a pas plu à la Faculté? Personnellement j’y ai trouvé mon compte étant donné que tu es assez libre, dans tes choix d’orientation, de cours… Tu gères ton temps comme tu le sens, tu n’as pas réellement de pression qui est exercé.
Certes, mais cette sérénité que tu peux avoir, je l’ai ressenti comme quelque chose de dangereux, de contre productif. Je suis restée un an. La chose qui m’a le plus contrarié est l’avis de certains professeurs que tu peux considérer comme des mentors et qui de leur côté ne te prenne pas vraiment au sérieux et ne cherche pas à te stimuler davantage.

C’est à dire?
Certains d’entre eux ne croient pas vraiment en tes capacités, ça peut te casser le moral. Au final, ce fut un mal pour bien car j’ai puisé dans mes ressources pour aller de l’avant, à me motiver et me surpasser. J’avais cette envie de faire un magazine depuis quelques temps, la suite logique était de pouvoir intégrer un cursus de design graphique. 

A quel moment cette idée a-elle émergée dans ton esprit?
Il n'y avait pas sur le marché tout ce qu'on connait aujourd'hui. La presse était vue comme une chose singulière.
 

Tu collectionnais déjà certains d'entre eux?
Enormément! Cela vient en quelque sorte d'une tradition. Mon père qui voyage très souvent me ramenait des magazines de mode à chacun de ses voyages. Je me retrouvais avec des revues comme VogueNuméro ou Vanity Fair par exemple.

Tu t’es donc rendue compte à un jeune âge de ton attrait pour la mode.
A l’âge de 10 ans exactement. Il n y avait pas vraiment de déclic, j’adorais juste me plonger dans ces revues, contempler toutes ces images. 

L’imagerie t’intéressait plus que le textile…
Oui c’est cela. J’ai le souvenir d’une incroyable photographie de Lily Donaldson prise par le talentueux Nick Knight pour le Harper’s Bazaar. En la regardant aujourd’hui, elle me donne encore des frissons! Mon père m’avait également offert un petit appareil quand j’étais au collège, je prenais tout mes amis en photo. Je n’envisageais pas à ce moment précis que j’allais en faire quelque chose de plus conventionnel… J’ai enchainé avec une mise à niveau en Arts Appliqués. L’expérience n’a pas non plus été bénéfique en therme d’apprentissage, je n’ai fait qu’un semestre. Au fil du temps j’ai fait la rencontre de personnes qui pratiquaient, j’ai donc voulu vraiment m’y mettre. Mon père s’est alors rendu en Indonésie puis en Thaïlande et m’a ramené un nouvel appareil, un Fuji Xm1. Je suis partie en voyage avec lui. Sachant que je n’allais plus en cours à cette période, j’ai eu l’opportunité de travailler en tant qu’assistante Set designer et DA sur des projets assez conséquents. Cela m’a permis de découvrir plus amplement l’univers de la photographie, c’était captivant. J’ai ensuite intégrer un BTS design graphique.

Pourquoi avoir choisi de retourner suivre un cursus scolaire étant donné que tu as eu l’opportunité de créer du contenu et de toucher du bout des doigts une chose que tu envisageais de faire de manière fortuite?
Et bien j’avais toujours ce projet de magazine en tête et je n’étais pas satisfaite techniquement, je ne m’imaginais pas Photographe, loin de là. Ce n’est qu’une fois, avec l’expérience que j’ai eu à Purple Magazine que cette idée est devenue quelque chose de plus concret. 

Et notamment cette rencontre, j’imagine que cela t’a forcément influé, de pouvoir travailler aux côtés de personnes qui sont déjà dans le milieu, ça a du te donner une perspective dû métier.
Tout à fait, cela m’a fortement inspiré et certainement donné une nouvelle impulsion à mon travail. En gros, tout ce que je n’avais pas eu l’occasion d’apprendre, et d’expérimenter dans mon parcours scolaire, ce manque a toujours été alimenté par des rencontres et expériences professionnelles.

Parle moi de ton expérience chez Purple.
Je connaissais quelqu’un qui travaillait déjà pour le magazine, et la Digital editor cherchait une autre personne pour la suppléer, j’ai alors eu cette opportunité qui s’est présentée à moi d’ailleurs c’est assez fou car je ne connaissais pas du tout le média!

Quel était le job? Est-ce que tu avais la pression, immédiatement, étant en première année de BTS, avoir un nouveau degré d’exigence…
Oui je l’avais mais c’était une bonne pression. Je faisais de la rédaction et principalement des reportages photos. J’ai commencé en prenant des vues d’expositions. C’est au bout de sept mois que j’ai pu faire mon premier reportage pour la Fashion Week. J’ai eu par la suite l’occasion d’effectuer mon stage à Purple avec un free pass pour tout ces défilés. 

Tu étais satisfaite de ton premier shoot réalisé?
C’était difficile, les photos étaient flous, rien n’allait mais j’avais la confiance des gens avec qui je bossais alors j’ai enchaîné avec une accréditation pour 10 nouveaux défilés. 

Est-ce qu’ils te laissent une liberté d’expression totale ou ils t’imposent certaines choses? 
Au début il était question d’un programme que je devais suivre puis de fil en aiguille et avec le travail que je produisais, il m’arrivait de proposer de plus en plus de chose.

Tu as regardé ce qui avait été fait au préalable pour ensuite t’en inspirer?
Oui néanmoins sans vraiment m’identifier à cela, sauf pour les photos que je devais réaliser pendant des soirées ou tu as vraiment une signature Purple. Mais à vrai dire, pour ce qui est de la technique pure, j’ai appris sur le tas, c’était vraiment stimulant.

La suite était donc de pouvoir choisir les évènements que tu allais documenter…
Tout à fait, ça a finit par aboutir à cela. A partir de cette année je ne couvre que les défilés qui m’intéressent.

Avec les cours tu avais le temps de tout gérer?
J’étais obligée, je bossais à plein temps pour Purple, j’avais un emploi du temps assez chargé. C’était compliqué car d’un côté j’avais le BTS que je voulais absolument finir et de l’autre, une opportunité de bosser, assister à des évènements, photographier et participer à des conférences en la présence d’artistes assez importants.

Après ton BTS qu’est-ce qu’il se passe?
J’ai complété mon année avec une publication de Vogue sur un documentaire photo de ma famille en Tunisie. J’avais entamé un projet de magazine pour qui avait pour sujet la culture occidentale face à la culture orientale, au vue du contexte politique auquel nous sommes confrontés quotidiennement vis à vis des médias. C’est une problématique qui m’importe. Je voulais créer une série mode en Tunisie avec des créateurs occidentaux et puis faire porter les tenues choisies par des locaux. A la base je devais m’associer avec un ami qui collectionne des vêtements du designer Raf Simons, malheureusement ça ne s’est pas concrétisé. Je me suis donc rendue sur place, chez ma famille, et pendant trois jours je n’ai pris aucune photo

Ce n’est que quelques jours plus tard, au souk que j’ai commencé à prendre des photos des gens qui se trouvaient aux alentours. J’ai relayé ces clichés sur Instagram, c’est alors que j’ai été contactée par un éditeur chez Vogue qui a eu un coup de coeur pour celles-ci et me proposa de réaliser une série pour le magazine.

Tu étais partie avec le même matériel que tu avais l’habitude d’utiliser? Cela a du évoluer en même temps que tes capacités…
Tout à fait, maintenant j’ai toujours six objectifs sur moi. C’est une question de situation et de pouvoir s’adapter à toutes choses en toute circonstances. Je suis très souvent sur le Bon Coin entrain de chiner! 

J’imagine que c’était une pression supplémentaire?
Oui et non, la seule pression que j’avais était d’avoir assez de matériel pour pouvoir produire quelque chose de conséquent. Cependant, toute l’intention de réaliser cette série de mode a été dévié sur un reportage sur ma famille. 

Et pourquoi?
Difficile à dire, ce sont des personnes très humbles, ils émanent quelque chose de très particulier, je n’osais pas franchir le pas, je pense que j’étais très intimidée tout simplement.

Tu as finalement pu franchir le pas de manière très naturelle, comment le shooting s’est déroulé? Je suppose qu’ils étaient plutôt heureux du résultat et de qu’ils se sont pris au jeu avec aisance.
Oui! Nous étions partis dans une plaine. A vrai dire, ils ont l’habitude de se rassembler une fois par mois autour d’un repas ou toutes les générations y sont conviées.

C’est comme être dans une bulle, pendant quelques heures, pour pouvoir faire abstraction de tous ces problèmes.
Tout à fait, ça m’a permis de montrer d’autres valeurs que malheureusement, les médias ne relaient pas de manière fréquente. Quand l’article est sortie sur Vogue, les retours que j’ai eu étaient impensables. Les gens s’identifiaient avec mes photos, ma famille, je t’avoue que j’ai été très surprise. Aucun des clichés n’est instrumentalisé.

Est ce que tu as déjà exposé cette série?
Non mais c’est quelque chose que j’aimerais faire.

Comment tu as effectué la sélection?
J’ai envoyé 100 photos et puis ils se sont occupés de la sélection au vue des propos que je relatais.

Satisfaite? C’est un très beau projet.
Oui, mais j’ai regretté deux jours après car je ne l’avais pas dit à ma famille. Cela s’est fait en quelque sorte dans le secret. Ils l’ont appris quelques jours plus tard car la série s’est retrouvée partout Internet. Ma grand mère m’a appelé tout de suite après, c’était très drôle. Au final tout le monde était content. J’ai essayé de transmettre une vision plus joyeuse, authentique et non kitsch, sans surenchérir quoi que ce soit. Je ne voulais pas faire quelque chose de dystopique. 

De produire ce genre projet, d’une plus grande portée qui plus est très personnel, est-ce que d’une certaine manière ça t’as permis d’effectuer une introspection?
Bien sûr, ce genre de projet m’aide à comprendre ce que je veux réellement, quelle est ma place. C’était ma première série personnelle, et, j’ai eu l’envie d’approfondir cette question d’héritage. Finalement, avec ce projet j’ai pu intégrer les Arts Décoratifs. Certaines d’entres elles sont d’ailleurs exposés dans les couloirs de l’école! 

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La formation t’y plaît?
Ce n’est que le début de mon cursus mais oui, c’est enrichissant. J’ai une liberté d’expression totale. De plus, nous avons accès à du matériel, ce qui n’est pas négligeable surtout quand tu fais de la photographie, tout est financé par l’école. J’ai pu effectuer des tirages comme celui ci.

Quels sont tes référents en therme de photographie?
Nick Knight qui a été selon moi un précurseur. MarkPeckmezian, et Harley Weir.

Raconte moi un peu ton voyage, tu es allée à Pompéi?
Oui, en ce moment je travaille sur une série sur le thème des ruines. En fait, je me suis rendue à Naples avec mon copain, nous habitions à côté d’une prison. Je n’étais pas vraiment sereine… Comme tu as pu le voir, je prends beaucoup de clichés de colonnes car elles représentent un élément architectural et culturel que tu retrouves en Orient et également en Occident et mon idée était donc de réaliser une série où tu n’as pas vraiment d’indice géographique.

Combien de temps il t’a fallu pour prendre produire cette série?
Une après midi, j’ai couru partout! 

Est-ce que chaque instant que tu vis, tu le visualises comme une photographie potentielle?
Tout dépend de l’émotion. Il y’a des sujets qui vont me toucher évidemment plus que d’autres. 

Je me doute que ça peut devenir maladif, ce besoin constant de devoir le capturer.
Bien sûr, ça le devient si je me retrouve confronter à quelque chose que j’adore. 

Donc ça t’arrive de te balader, en hiver par exemple, qu’il fasse super froid et que le timing ne soit pas idéal, peu importe, tu t’arrêtes et dans ton esprit l’idée est déjà prise, tu te dois de faire cette photo.
Clairement mais, pour être spécifique, sur la série que j’ai réalisé à Pompéi, je prends généralement une centaine de 

photos avant de choisir la bonne,  il y’a plein de paramètres à prendre en considération comme l’angle de la caméra, et surtout que la lumière soit parfaite.

Pourquoi tu ne prends pas de stabilisateur, cela faciliterait peut être ton travail?
Parce qu’on le remarque tout de suite. Je fais des photos qui pour moi sont des tableaux à mains levées.

Quelle est la suite?
J’aimerais retournée en Tunisie et produire une série sur les ruines de Carthage, c’est un thème romantique qui a une symbolique aux vues des traditions de l’époque. Par la suite, me rendre à Athènes et puis en Italie sur l’île d’Ischia où tu as la présence d’un château en ruines.

On peut s’attendre à une publication à posteriori?
Non du tout, je réalise cette série pour moi, c’est quelque chose de viscérale dont j’ai besoin. Après, je le partage avec les gens via les réseaux. Ce n’est pas juste une démarche esthétique mais notamment qui relève de quelque chose de plus symbolique.

C’est de plus en plus compliqué selon moi, d’essayer de transmettre des émotions à travers les réseaux sociaux, de savoir le pourquoi du comment. Je pense que les gens ne se posent plus vraiment les bonnes questions, ne cherchent pas tant que ça à creuser, à s’interroger, tout simplement à penser. La prolifération des « photographes » via ces réseaux, comment est-ce que tu la perçois?
Oui mais dans ce cas, comme tu le dis, cette prolifération, de ton côté, ne t’empêche pas d’être toi aussi photographe. Je pense que ça facilite d’une certaine manière l’éclosion de certaines personnes qui n'avaient peut être jamais osé montrer leurs travaux. En tout cas, cela m’a donné l’assurance qu’il me manquait, à trouver et à développer par la suite ma propre esthétique. Cette compétition est nécessaire, ça te donne l’envie de te démarquer. Bien avant que je me pose pour réfléchir à des questions techniques, il était important pour moi de réfléchir à mon identité esthétique, aux messages que je voulais diffuser à travers mes oeuvres. 

Tu utilises de la même manière ton iPhone?
Beaucoup moins qu’auparavant. Pendant un certain temps je l’utilisais tout le temps. 

Est-ce que parfois tu prends ton iPhone pour capturer une photo pour ensuite le mettre de côté et utiliser ton appareil?
Jamais. Il y’a cette règle des trois secondes qui a de l’importance à mes yeux. Quand tu fais face à quelque chose qui est en mouvement tu as trois secondes pour capturer cette action. Si tu commences à réfléchir de cette manière, 

tu verras, tu vas devenir parano. Parfois je regrette de ne pas avoir pris en photo un moment précis, car c’est aussi une question de vitesse d’exécution, le temps de sortir ton appareil, placer ton objectif etc...

Parle moi de ta première cover pour le magazine RECENS.
La rédactrice en chef du magazine a vu et adoré le projet j’ai réalisé pour Vogue, ça s’est fait très naturellement.

Tu lui a proposé cette image?
J’ai tout simplement envoyé une série de photographies puis, elle a fait sa propre sélection.

Pas de site web?
Je travaille dessus!

 

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