interview Petit Pont /// lejournaldebord.fr

C'est un petit monde dans lequel nous vivons. C'est ce que j'ai pensé quand j'ai rencontré Jessica et Jean Joseph - invité par Lahi,un ami - lors d'un pot de départ. Quelques minutes plus tard et une brève introduction Jessica évoqua sa marque de vêtement Petit Pont. Ce nom m'a semblé très familier et ce qui est drôle, c'est que plus tôt ce jour-là, je suis tombé sur un évênement Facebook qu'ils organisaient. Par curiosité, j'ai cliqué, pris le temps de regarder leur site et j'ai réalisé que je l'avais déjà fait l'année dernière. J'ai décidé de les rencontrer et de discuter de leurs projets à venir et de la naissance de Petit Pont à Paris.

à Paris : une discussion avec Jean-Joseph & Jessica : Petit Pont.

Interview & Photography Farade Nicolas


English version

Vous pouvez raconter un peu votre parcours?
Jean-Joseph
: Je suis né à Paris et grandi dans le 94. J’ai un parcours scolaire plutôt classique.  A l’âge de 19 ans je suis parti aux Etats Unis, à New York puis à Boston après avoir fait mes études car j’avais vraiment besoin de faire un break de Paris. C’est en ratant l’avion une fois là-bas que je me suis posé des questions sur ce que j’avais l’intention de faire, quels étaient les projets que je voulais entreprendre. Puis, j'ai commencé à dessiner des chaussures pour la gente féminine. J’ai par la suite intégré une prépa d’Arts à Paris et rencontré Jessica. J’ai ensuite rejoint les Beaux Arts De Cergy. 
Jessica : Je suis née à Créteil dans le 94. Je ne pourrai pas vraiment te dire comment est apparue cette fibre artistique, néanmoins, mon père est ébéniste et, peut être que cela à influer sur quelques unes de mes décisions. J’étais attirée par l’architecture et le design mais je ne savais pas quelle voie choisir, j’ai alors tenté et intégré une Prépa. Quand Joseph a commencé ses études à Cergy je suis allée à Saint Etienne.

Pourquoi ce choix de t'installer à Saint Etienne?
Jessica
: Car j’étais encore incertaine dans le choix de la filière que devais suivre, j’hésitais entre étudier l’architecture ou le mobilier. L’école de Saint Etienne est orienté Art & Design avec une section très spécialisée en design objet. J’y suis restée 4 ans.

Vos parents vous ont soutenu dans ce choix de poursuivre une filière artistique?
Jean-Joseph
: Je n’en ai pas parlé au début.
Jessica : Je pense qu’ils voulaient que je fasse quelque chose de plus sérieux que des études d’Art. Il n’y avait pas vraiment d’inconvénients à vivre à Saint Etienne, les loyers n’étaient pas élevés, c’était une expérience très cool.

Donc finalement, quelle formation suivais tu?
Jessica
: J’ai fais du design de manière globale, également de la scénographie, des recherches sur l’objet et puis du graphisme. Je réfléchissais à ses idées liées à l’image et notamment à comment l'utiliser dans l’espace. Le seul problème  quand tu es dans la même école pendant toute ta scolarité, tu es d'une certaine manière formaté et j’avais besoin de voir autre chose. J’ai été accepté aux Arts Décoratifs à Paris. Juste avant d’intégrer l’école je suis parti à Stockholm ou j’ai effectué un stage dans une maison d’édition (Library Man).

C’était donc une sorte de plan b?
Jessica : En quelque sorte car je n’étais pas sûr d’intégrer les Arts Décoratifs. J’avais tenté plusieurs concours dont un à New York.

Jean-Joseph : Ce que tu ne sais pas c’est que New York l’attend!
Jessica : On y a été il y’a 5 ans, il est vrai que j’adore cette ville.

Et tes études à Cergy Jean Joseph, est ce que tu étais épanouis?
Joseph
: Plus ou moins oui, tout s’est bien déroulé, je suis resté 4 ans et j’ai beaucoup voyagé pour des workshop.

Où ça?
Jean-Joseph
: En Chine, Suède et Maroc cependant, à l’inverse de Jessica je n’ai pas eu l’occasion d’effectuer beaucoup de stages. Je suis sorti comme je suis rentré mais avec plus de sensibilité pour l’esthétique, avec plus de facilité pour évoquer mon travail et théoriser mes pensées. 

Tu ne te voyais pas continuer dans cette lancée et faire de la médiation, devenir professeur ou même envisager de travailler dans une galerie? 
Jean-Joseph
: Non pas vraiment. Je me suis bien sûr demander ce que j’allais pouvoir faire de mon diplôme. Il fallait que je trouve le moyen d’être autonome financièrement, alors pourquoi ne pas le faire via un projet commerciale. Ayant développé une grande sensibilité vis-à-vis du streetwear c'était une chose qui me paraissait évidente.

Tu as grandi avec cette culture?
Jean-Joseph
: En effet, ça a commencé avec le streetwear français avec l’émergence du câble et internet tu découvres le streetwear américain puis le japonais étant donné que les américains puisent leurs inspirations dans cette scène. (Pharell Williams avec Bape, BBC par exemple). Tout ce cheminement je le connais assez bien. 

Ayant cet attrait assez fort pour la culture street, pourquoi tu ne t’ai pas lancé directement et tenter ta chance aux Etats Unis lorsque tu y étais?
Jean-Joseph
: C’est vrai mais à l’époque je n’y réfléchissais pas vraiment, je n’étais pas dans cette optique. Néanmoins, je tenais un blog « Hasbeeners », porté sur la culture streetwear et on organisait des soirées en France.

Petit Pont était ce projet commercial que tu envisageais depuis le début?
Jean-Joseph  
: Oui, je voulais commencer par développer des sous-vêtements. Pour parler de style je pense qu’il faut aller dans l’intégralité de la tenue vestimentaire. J’ai commencé par les sous-vêtements et j’avais trouvé un parallèle avec l’architecture, quelques similitudes. Il y'a ce texte d'Henri Focillon sur la différence qu'il y'a entre sculpture et architecture qui selon moi définit totalement ce qu’est Petit Pont. C'est le genre de recherches que je faisais au Beaux Arts. Focillon évoque le fait que contrairement à une sculpture, qui se contemple exclusivement par sa périphérie ; une architecture elle, est contemplative de l'intérieur. C'est-à-dire que la condition qu'une oeuvre est "architecture" dès qu'on peut y vivre dedans. J'ai trouvé ça génial et j'ai prolongé la pensée de Focillon en me disant que si architecture existe si on peut y vivre, quel serait la plus proche, la première des architectures? Le vêtement. Et son infrastructure le sous vêtement. Voilà comment Petit Pont est né. Pour Petit Pont, les sous vêtements sont la plus intime des architectures. J’ai également fait du football étant très jeune alors c’était pour moi une évidence de combiner toutes ces choses en une. Pouvoir combiner l’esthétique du sport à travers les vêtements, et vice-versa.

 

Qu’est ce que vous entendiez par « infrastructure du style »?
Jessica : Faire des sous-vêtements s’avère être la première étape de ce projet ni plus ni moins. Nous sommes dans une approche globale du vêtement en commençant par mettre un sous-vêtement et par la suite les autres couches.

Comment tu as eu écho de ce projet Jessica? 
Jessica
: C’était compliqué parce que Joseph est quelqu’un qui bouillonne d’idées en permanence, tous les jours il y a un nouveau projet qui émerge donc c’était difficile de le suivre.
Jean-Joseph : C’est un de mes défauts c’est vrai (rires).
Jessica : Je suis peut être un peu plus terre à terre dans le sens où mon rôle était peut être de calmer ses ardeurs. Il est vrai qu’au début je n’y croyais pas vraiment mais en le voyant toujours à fond j’ai commencé par l’aider petit à petit, en commençant par le logo.

Vous avez tout construit de A à Z.
Jean-Joseph
: Le vrai déclic s’est fait quand je suis parti en Egypte. J'ai cet ami qui m’a donné un morceau des étoffes qu’il avait ramené de son voyage. Ayant vu la qualité du tissu j’ai décidé de m’y rendre à mon tour. Le but était alors de ramener du coton Egyptien et de produire ces premiers prototypes. 

Comment est-ce que tu a choisis tes tissus?
Jean-Joseph : J’ai vraiment bataillé en Egypte. J’avais deux semaines pour trouver quelque chose avec une certaine somme d’argent et sans contact, je te laisse imaginer la galère que c’était. J’ai finalement trouver une entreprise qui fabriquait ce que je voulais.
Jessica : Ce qui était assez délicat étant donné que nous sommes une petite structure. Il était alors difficile de trouver les contacts nécessaires et d’être pris au sérieux. Il faut aussi savoir que nous n’avions fait aucune réelle formation dans la mode même si Joseph avait quelques bases très légères.

 

Une fois le coton trouver qu’est-ce qu’il se passe ensuite, la recherche des usines, le développement des prototypes?
Jessica
: Nous sommes partis au Vietnam faire un court séjour voir ma famille, on en a profité pour essayer de produire un prototype.
Jean-Joseph : Le premier prototype, le maillot Balard* a été fait au Vietnam.

C’est le premier vêtement de votre collection?
Jean-Joseph
: Oui, nous avions fait des caleçons mais nous n'étions pas satisfaits tandis que le résultat du maillot était très satisfaisant.

Vous avez donc trouvez une usine en France a posteriori?
Jessica : Pendant mon séjour à Stockholm j’effectuais des recherches en amont sur d’éventuels usines. J’ai finalement trouver un atelier et contacté les personnes en charge. L’échange était plutôt convaincant et j’ai senti un intérêt de leur part. 

Où se trouve l’atelier?
Jessica
: Lille. On a très vite accroché avec les femmes travaillant dans cet atelier, le feeling est passé et cela facilite nos échanges. 

L’usine trouver, comment s’est déroulée la fabrication?
Jessica : On a donc entamé la conception de nouveaux prototypes sachant que Joseph ne les avait pas conçu de manière à ce qu’on produise à grande échelle.

Tu voulais faire quelque chose de très élaboré.
Jessica
: On veut évidemment toujours créer des produits qui ne sont pas dans les normes.
Jean-Joseph : Une fois la matière trouvée, la coupe qui était plus difficile à créer. Certes j’avais envie de faire quelque chose de très simple mais inédit.

Combien d’essais à peu près avant de trouver la bonne formule?
Jean-Joseph
: Plusieurs et bien sur tu dépenses beaucoup d'argent...

Malgré tout ça, aucune démotivation de votre part?
Jean-Joseph
: Il fallait que je matérialise mes idées, que ce projet soit vivant. Le premier modèle se prénomme tout simplement « original », c’est la signature de la marque. Un petit détail, la ceinture est réversible.
Jessica : C’est pour le côté féminin.
Jean-Joseph : Dans cette optique, le caleçon devient un produit unisex.
Jessica : Oui et dans l’idée de penser à une valeur ajoutée du produit, en le rendant la ceinture réversible ça permet de voir notre logo mais notamment de réajuster la taille.

Super idée! En créant le caleçon « original », est-ce que tu avais déjà l’envie d’en faire deux autres?
Jean
-Joseph : Il y’a beaucoup d’éléments qui tende à penser que le caleçon n'est pas un produit tendance. Mon idée était tout simplement de lui redonner un coup de fraicheur, le rendre attrayant. Le chiffre 3 me permet  aussi d’exprimer mes idées à travers un choix plus large tout en restant assez cohérent dans l’esthétique recherchée.

Comment as-tu su que le produit allait plaire, est ce que tu le faisais essayer à des amis?
Jean-Joseph
: Dans un premier temps sur moi même et puis oui, par la suite à des amis. 
Jessica : Tous nos proches nous donnait des détails pour essayer d’améliorer le produit.
Tu t’occupes de la Direction artistique Jessica?
Jessica
 : Je m’occupe du graphisme et puis on a un cercle d’amis créatifs assez important autour de nous qui nous aide de temps à autre. C’est la première fois ou je m'occupe de la Direction artistique. 

Le fait de bosser pour toi et non pour des autres, ça doit forcément te changer.
Jessica
 : Oui, je suis encore plus addict au boulot, nous sommes à fond dedans, nuit et jour.
Ce n’est pas trop dur justement de devoir gérer son business et sa relation de couple?
Jessica
 : Il n'y a pas vraiment de complications.
Jean-Joseph : Au début c’était plus galère je pense, car elle n’était pas à fond dans le projet donc lui faire comprendre que cela avait de l’importance à mes yeux était quelque chose de difficile.

Vous avez réalisé votre premier Pop Up l’année dernière, comment était l’expérience ?
Jessica
: En Mai dernier nous avons loué un espace pendant 3 jours oui. Mon père a fait tous les socles. C'était une très bonne expérience, vraiment gratifiante de voir nos amis, des gens qui nous supportent être présent.

Vous êtes maintenant quatre dans ce projet? 
Jessica
: Lundja et Marie étaient avec moi à Saint Etienne. Nous avions déjà bossé ensemble quand nous étions à l’école. Chacune d’entre elles apportent sa pierre à l’édifice. Elles étaient vraiment très investies.
Jean-Joseph : Au début il est vrai que j’étais orgueilleux, je voulais le faire seul. Une fois que Jessica s’est intégrée au projet il était évident que le fait qu’on soit deux donne une autre image, une autre dynamique à la marque. Quand elle m’a présenté ses amies je m’étais dit que si elles intègrent notre équipe cela donnerait encore plus de cachet au projet.

Ce n’est pas dur de déléguer?
Jessica
: Non, nous avons fait confiance à beaucoup de monde au fur et à mesure que Petit Pont grossissait. C’est vrai qu’une fois qu’on laisse des gens intégrer notre équipe, on ne voulait pas être déçu. Les gens ne se rendent dès fois pas compte de l’investissement nécessaire. On est maintenant à part égale et tout se passe bien. 

Qu’est-ce que vous envisagez pour la suite?
Jean Joseph
: Je ne veux pas seulement me positionner dans la fabrication unique de caleçons mais comme je l'ai dit plutôt dans l’intégralité du sous-vêtement. L’idée serait de redéfinir le vestimentaire masculin à travers mon esthétique. Ralph Lauren rend hommage au polo, Lacoste au tennis en consolidant une image qui s’apparente haute gamme du sport, alors le football aurait une marque de gamme supérieure qui s’appellerait Petit Pont.
Jessica : On est conscient de la valeur que nous avons et de ce que l’on fait.

Quel est votre public?
J
ean-Joseph : Tout simplement la projection de ce qu’on aimerait être. Aujourd’hui on ne peut pas dire que nous le sommes mais c’est un idéal possible.
Jessica : Je dirais des gens d’une tranche d’âge similaire à la nôtre. Des personnes qui sont prêtes à investir dans la qualité.  Ce n’est pas un produit que tu vas jeter.
Jean-Joseph : Oui, nous essayons de faire des produits qui vont pérenniser. Notre rapport au temps est essentiel, car nous ne cherchons pas à suivre le système des saisons, automne hiver, printemps été. Quand le produit est finalisé nous décidons de le commercialiser tout simplement.

Vous pouvez imaginer que dans quelques temps si tout se déroule comme vous le souhaitez et qu’il y’a un apport financier important tout peut changer.
Jean-Joseph
: Oui c’est sûr, tout dépendra de notre évolution.

Est ce que si vous aviez l’occasion d’avoir accès à des matériaux haut de gamme, vous changeriez vos méthodes de création et de production? 
Jean-Joseph : Je ne sais pas vraiment car cela n’est jamais arrivé étant donné que je n’ai jamais vraiment eu l’occasion de faire ce que je souhaite avec des moyens plus conséquents. 
Jessica : Bien sûr, pour mon cas j’embaucherai des photographes d’un certain standing même si tous les photographes avec lesquels nous avons travaillé sont très talentueux. Le packaging aurait été différent.
Jean-Joseph : Tout en essayant d'avoir une esthétique assez sobre, on souhaite tout de même attirer l'attention de la manière suivante; une fois le produit en main, tu réalises qu'il y'a un travail beaucoup plus complexe, détailler qui a été fait en amont.

Jean-Joseph sort le packaging d'un caleçon.


Très beau! Vous avez parfumé la boîte?
Jessica
: Oui, pour nous chaque détail est important!

Est-ce que vous avez aussi crée le parfum ?
Jean-Joseph
: En fait la première phase du projet était de créer l’identité olfactive de la marque avant de s’atteler et de se focaliser sur la création de vêtement.

Est-ce que tu as des moments où tu te sens ultra créatif?
Jean-Joseph : En permanence et c’est ça le problème. Bien sûr tu dois prendre en compte l’aspect financier qui est préoccupant. Car si on avait de l’argent tu imagines bien que nous aurions beaucoup plus d’impact, comme d’autres marques sur lesquels on se positionne.

Tu regardes ce qu’il se fait dans la sphère fashion de façon constante?
Jean-Joseph
: Depuis toujours.

Est-ce que ça vous frustre parfois? Dans le sens où de ne pas regarder la concurrence vous permet de vous focaliser sur votre projet.
Jessica
: Oui personnellement ça m’arrive de ne plus porter attention à ce qu’il se fait car j’ai peur d’être trop influencé.
Jean-Joseph : Je regarde généralement tout ce qu’il se fait, horrible ou non car j’aime prendre le temps d'analyser. D’une certaine manière ça te permet de savoir où vont les tendances, ce qu’il faut faire et ne pas faire. Je pense que nous vivons les heures sombres de la mode.

 

Ha oui?
Jean-Joseph
: Oui selon moi il est difficile de déterminer quel est la tendance de ces dernières années quand tu prends le temps de regarder comment les gens s’habillent et pour moi c’est un problème. Dans les années 70 tu arrivais à distinguer à peu près les courants stylistiques qui ont eu lieu, de même dans les années 80 et 2000.

Tu veux dire qu’il n’y aurait plus de codes?
Jean-Joseph
: Tout à fait. Certaines personnes voient cela comme une très bonne chose. Quand tu visualises ce qu’il se fait chez certains créateurs, j’ai l’impression qu’ils sont complètement perdus.

 

Qu’est-ce qu’il faut au jour d’aujourd’hui quand tu es une marque, de faire un buzz?
Jean-Joseph
: La même recette, trouver un porte drapeau, il faut juste les multiplier. Cependant, pour une marque comme nous, je pense que c’est la découverte, c’est-à-dire que si tu découvres une marque par toi même, ça aura à mon avis bien plus d’impact et va susciter un intérêt plus vif et plus authentique. 

 

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